PARIS – L’industrie automobile française se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Entre baisse vertigineuse des ventes, transition électrique laborieuse et menaces sur la souveraineté industrielle, un nouveau rapport parlementaire tire la sonnette d’alarme : sans plan d’urgence, la France risque de voir s’effondrer l’un de ses piliers économiques historiques.
Le rapport intitulé « Contre le crash programmé : 18 mesures d’urgence pour l’automobile française », présenté par les sénateurs Alain Cadec, Annick Jacquemet et Rémi Cardon, dresse un constat sévère. Entre 2019 et 2024, les ventes automobiles européennes ont chuté de plus de deux millions d’unités, et en France, la part du véhicule électrique est tombée à moins d’un quart des ventes entre 2024 et 2025.
Une filière menacée dans ses fondations
Le rapport met en avant les conséquences sociales d’un tel déclin : 350 000 emplois directs dépendent encore du secteur, répartis sur près de 4 000 sites industriels. En intégrant les sous-traitants, transporteurs et ateliers, près de 800 000 emplois pourraient être menacés.
« Si les usines ferment, c’est tout un écosystème local qui s’effondre », avertissent les rapporteurs, évoquant le risque d’un effet domino sur les commerces et services environnants.
Sur le plan technologique, le rapport souligne que l’automobile représente l’un des premiers postes de dépense en recherche et développement en France. Si la contraction du marché se poursuit, les laboratoires verront leurs budgets réduits, les projets de batteries et de logiciels suspendus, et les ingénieurs risquent de partir à l’étranger.
Enfin, la dépendance accrue à l’Asie inquiète. Près de 80 % des batteries utilisées en Europe proviennent du continent asiatique. En cas de rupture d’approvisionnement, « les chaînes d’assemblage s’arrêteraient net », prévient le texte, ajoutant qu’une grande partie des données automobiles connectées est encore traitée hors d’Europe, soulevant des questions de sécurité et de souveraineté numérique.
Les pistes pour éviter le “crash programmé”
Pour freiner la spirale, le rapport propose un arsenal de mesures protectionnistes et industrielles. Parmi elles :
- Instaurer des droits de douane équivalents à ceux de la Chine sur les véhicules électriques importés.
- Imposer un contenu européen d’au moins 80 % de la valeur du véhicule, hors batterie.
- Fixer un objectif de 40 % de batteries produites en Europe d’ici 2035.
- Harmoniser les aides à l’achat au niveau européen et créer un marché de l’occasion certifié, avec diagnostic obligatoire de la batterie.
Les parlementaires appellent également à revoir le calendrier de la transition écologique : reporter l’interdiction des moteurs thermiques après 2035, adopter un « principe de neutralité technologique », et encourager les carburants alternatifs et voitures compactes à faible coût.
Sur le plan industriel, le rapport plaide pour :
- L’accélération de la construction des gigafactories européennes.
- Une stratégie rapide d’approvisionnement en matières premières critiques.
- Des conditions de transfert de technologie obligatoires pour les investisseurs non européens.
- Une réduction du coût du travail et de l’énergie en France.
- Des plans de soutien aux sous-traitants et un financement renforcé de la R&D.
Une réorientation mondiale inquiétante
Les signes d’un désengagement industriel progressif se multiplient. Le groupe Stellantis a annoncé un investissement de 13 milliards de dollars aux États-Unis sur quatre ans, avec 5 000 emplois créés sur place, un choix qui illustre la relocation géographique du capital industriel. De son côté, Renault envisagerait la suppression de 3 000 postes dans le cadre d’un plan d’économie.
Autrefois fleuron de l’industrie nationale, la France produisait 3,35 millions de véhicules en 2000. En 2022, elle n’en fabriquait plus que 1,4 million, soit une chute de près de 60 %. Les crises successives — pandémie, pénurie de semi-conducteurs, flambée énergétique — ont accéléré cette érosion.
Aujourd’hui, l’automobile française joue son avenir. Entre défis climatiques, concurrence asiatique et attentes sociales, la route vers la relance s’annonce longue, sinueuse, et semée d’incertitudes.